La Voix du Nord :  Nicole Baudrin : la politique se vit « toute l'année »

Article de presse
07/03/2014

Les élections municipales représentent une occasion particulière d'arpenter les rues de la ville. Tête de liste aux municipales lilloises pour Lutte Ouvrière avec Claude Martin, Nicole Baudrin estime que les responsables politiques faisant des promesses sont « forcément des menteurs ». Et que la seule lutte efficace consiste à « prendre sur les profits des capitalistes ». Explications par l'exemple en arpentant quelques lieux symboliques lillois ().

PAR LAKHDAR BELAÏD

PHOTOS CHRISTOPHE LEFEBVRE

On ne sait pas si on peut la qualifier d'antihéros. En tout cas, Nicole Baudrin, la tête de liste, se dépeint volontiers en anti. Anticapitaliste, antisystème. Et au moins tout autant « anti » de ces convenances de mise au moment des grands rendez-vous politiques. « Je ne supporte pas ce jeu qui consiste à simplement aller serrer des mains », critique cette militante Lutte Ouvrière depuis quarante ans, considérant que la politique se vit « toute l'année ». Avec une rigueur intègre - certains diront intégriste -, la militante indique également clairement la couleur au moment de se poser dans un bar pour discuter : « Personne ne me paie mon café ! »

Et, dans cette traversée de Lille à l'itinéraire tracé par Nicole Baudrin, tout est à l'avenant. La militante souhaite dénoncer la situation du logement dans la capitale des Flandres. On flâne avec elle entre la porte d'Arras et les courées de Wazemmes. L'occasion pour la représentante de LO de fustiger une certaine catégorie de bailleurs privés. Et il y a une forme de déformation professionnelle chez cette ancienne sage-femme de l'hôpital Jeanne-de-Flandre lorsque cette dernière évoque « des mamans vivant dans des logements humides et pas assez chauffés ». La militante revient cependant en force à l'évocation de « ces jeunes forcés de revenir vivre chez leurs parents à cause du manque d'appartements, mais aussi parce qu'il est difficile de trouver un garant de loyer ».

Nicole Baudrin aime le Wazemmes populaire et ses courées. L'occasion aussi pour elle de fustiger certains bailleurs privés.

Les courées et leurs briques rouges sont belles. Certaines ont même été relookées. Mais en adversaire acharnée du média training et du culte du moi, Nicole Baudrin doit se laisser convaincre pour accepter de poser devant l'un de ces souvenirs du XIXe siècle. « Mais comprenez, enfin !, prêche la soignante, toujours combative. Les habitants de ces lieux ne doivent pas être stigmatisés ! » Et de saisir l'occasion pour rappeler l'une des idées force de Lutte Ouvrière : la mise en place d'un organisme public chargé de traiter toutes les étapes du logement public. « Sous le contrôle des usagers, il embauchera, il construira à prix coûtant, annonce-t-elle. Cela permettra des économies substantielles. Avec, à la clé, des logements de meilleure qualité et des loyers moins élevés. Aujourd'hui, des gens refusent la rénovation de leur HLM de crainte de voir les loyers et les charges exploser. »

Place des Buisses, oui au transport collectif, mais totalement gratuit pour tous !

Plongée dans le métro. Remontée à la surface place des Buisses. Dans la défense des forces ouvrières, la mobilité des masses est vitale. « Notamment face à l'asphyxie des transports de ville », souligne la représentante de Lutte Ouvrière. Et, dans la métropole lilloise, la masse devient justement critique. Place des Buisses, nœud stratégique où se croisent bus, métro, tram et train. Justement... « Réseau ferré de France, organisme privatisé, fait pression pour obtenir des suppressions de gares et d'horaires, accusent Nicole Baudrin et son équipe. Encore une fois, la notion de service public est mise à mal. C'est aux transports de s'adapter aux horaires des travailleurs. Et pas l'inverse... Et la priorité est le fric ! » D'où le plaidoyer de la militante pour la voiture malgré ses contraintes. Quand on commence à 5 h du matin, en périphérie ou en Belgique, difficile de s'en passer. « Et lorsque vous recherchez un emploi, les deux outils nécessaires sont un téléphone et un véhicule, rappelle l'ancienne conseillère régionale. C'est même ce qu'exige d'abord l'employeur. » Cette réalité n'empêche pas Lutte Ouvrière de préconiser le développement du transport collectif. Bien au contraire. Avec, à la clé, la gratuité totale et pour tous. « Cela existe déjà dans des villes comme Aubagne ou Châteauroux, rappelle la candidate. Quant à Lille, l'expérience a été tentée lorsqu'une navette gratuite a été reliée au parking de l'Esplanade. Lorsqu'elle est devenue payante, sa fréquentation s'est effondrée. » Là encore, force doit rester à la notion de service public. Les entreprises privées - comme Keolis avec Transpole - ne pourront donc plus gérer les réseaux. Quant aux déplacements sur ces lignes, ils devront être davantage financés par les employeurs ou les chaînes de centres commerciaux, selon que les déplacements des usagers soient motivés par le besoin de travailler ou... de consommer.

() Nous nous livrerons au même exercice chaque jour, avec chacun des neuf candidats lillois, dans un ordre aléatoire.

Degeyter, en bonne place

Il fait froid, ce lundi matin, place Degeyter, à Fives. Entre les assauts du vent et les gifles de la pluie, les passants pressent le pas. Tout juste un homme, moustache grise et regard luisant, qui s'attarde une seconde, en « bon citoyen de Fives », avant de reprendre son chemin. À quelques mètres, une fille tout de rouge vêtue - forcément - joue les indifférentes. « Allez voir dans la poche de la statue, vous verrez une locomotive dépasser, guide Nicole Baudrin. Et regardez sa posture ! Elle danse... »

La candidate LO dans le saint des saints : la place au nom du compositeur de « L'Internationale ».

Pour qui l'ignore encore, Pierre Degeyter était musicien. Ouvrier à Fives, il a notamment adoré meubler les rencontres dansantes de ses camarades et de leurs familles à une époque où la télévision - inexistante - n'incitait pas à l'individualisme festif. Formé aux gammes dans les amicales, Pierre Degeyter, adhérent au Parti ouvrier français et ouvrier métallo, s'est d'abord produit dans les guinguettes. D'où la gamine danseuse et sa loco symbolique figées à jamais. Enfin, Degeyter est le compositeur, en 1888, de la musique accompagnant les paroles de L'Internationale rédigées par Eugène Pottier. « Degeyter est plus que jamais d'actualité, revendique la porte-parole de Lutte Ouvrière. Notamment avec la poussée des discours xénophobes, y compris au sein de la droite dite classique. »

Aux yeux de Nicole Baudrin, être internationaliste se traduit également par une lutte et une vigilance permanentes contre les zizanies les plus pernicieuses. « Fonctionnaires contre non-fonctionnaires, etc., énumère la militante. Le but est de parvenir à diviser les travailleurs, à les mettre en concurrence. Avec, en bout de parcours, des stratégies comme les baisses de salaire... » Il est donc toujours de bon ton de marquer l'arrêt place Degeyter. Et de se souvenir des lignes d'Eugène Pottier : « Ni Dieu, ni maître, ni tribun ; Prolétaires, sauvons-nous nous-mêmes ! »

L. B.

Une vie entière de luttes ouvrières

Cette année, Nicole Baudrin participe à sa septième campagne pour les élections municipales.

Deux destins de femmes. L'une à Paris, face au palais de l'Élysée, l'autre à Denain. En 1974, Nicole Baudrin a 21 ans. Elle travaille à Denain, à l'époque l'un des bastions les plus forts de la France métallurgique. « J'adhère à Lutte Ouvrière en découvrant la première candidature d'Arlette à l'élection présidentielle », se souvient cette native de Nœux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais. Tout juste majeure, la jeune femme a déjà bien sillonné le Nord - Pas-de-Calais. Après une scolarité à Lille, elle a travaillé à Auchel, à Bruay-en-Artois ou encore à Denain. « Toujours dans des établissements publics », complète Nicole Baudrin. À l'hôpital de Denain, la future représentante de Lutte Ouvrière à Lille montera une section syndicale CGT.

Bien entendu, le grand rendez-vous politique de l'adolescente de l'époque a lieu avec Mai 1968. Premier rencard et, déjà, premier dépit. « J'ai été très déçue par l'attitude du Parti communiste et des syndicats au moment de la grève de 1968 », se souvient la militante. Grande lectrice du journal Lutte Ouvrière, elle mûrit la grande question de l'époque : comment se diriger vers « l'autre société » ? Par la voie révolutionnaire ou par la voie politique. « J'ai toujours prôné la transition pacifique, précise Nicole Baudrin. À l'image du Chili de l'époque. »

Arrivée à Lille en 1976, la sage-femme prendra donc part à toutes les batailles électorales. Qu'il s'agisse des élections législatives, européennes ou municipales. Conseillère régionale de 1998 à 2004, grâce au scrutin proportionnel alors en vigueur, Nicole Baudrin court, cette année, son septième marathon municipal.

Là aussi, le système électoral la fait un peu grimacer. « LO présente des listes à Dunkerque, à Villeneuve-d'Ascq ou encore à Sin-le-Noble, souligne la Lilloise. Nous parvenons à avoir des élus quand le maire est élu au premier tour. » Enfin, pour Nicole Baudrin, il est important de ne pas se focaliser sur les rendez-vous autour des urnes. « Nous faisons de la politique toute l'année », rappelle l'ancienne élue régionale. Un sourire : « Des tracts, j'en ai toujours dans mon sac. » Une façon de rappeler que la stratégie de Lutte Ouvrière passe encore et toujours par la mobilisation des masses.

Aujourd'hui, il s'agit de lutter contre l'abstention, de rester au contact de « ceux qui ont voté François Hollande et qui en sont écœurés », etc. Et de fustiger les actuelles négociations entre le gouvernement et le MEDEF. En dénonçant au passage « l'argent donné à des capitalistes qui n'embauchent pas ». Plus que jamais, Nicole Baudrin défend l'idée d'une société placée sous le contrôle des travailleurs. Même si elle est la première à constater que ceux-ci sont « démoralisés, démobilisés ». La lutte finale est loin de son épilogue.

Portrait chinois et... révolutionnaire

Nous avons aussi demandé à chaque tête de liste de s'identifier à des représentations symboliques de la ville. Un monument, un personnage célèbre, un événement historique... Alors, Nicole Baudrin, si vous étiez :

Un monument lillois

« L'opéra parce que j'aime beaucoup les opéras. Et j'aimerais tant que mes anciennes collègues et tous mes amis puissent y aller plus souvent, s'ils étaient moins fatigués par le travail et s'ils gagnaient plus pour se le payer. »

Une station de métro lilloise

« Wazemmes, pas loin de là où j'habite, car c'est un quartier très vivant, avec des gens d'origines très diverses. Et les jours de marché, c'est encore plus extraordinaire, avec des travailleurs, des étudiants, des jeunes et des vieux de tous les continents, beaucoup de langues. »

Un personnage célèbre lillois

« Pierre Degeyter. J'aime bien ce musicien de bals et de cabarets - d'origine belge, et socialiste quand les socialistes voulaient encore changer la société -, qui a fait la musique de L'Internationale sur les paroles du communard Eugène Pottier. »

Une rue lilloise

« La rue Louise-Michel bien sûr ! Cette institutrice révolutionnaire a joué un rôle politique et humain vraiment important pendant la révolte ouvrière de la Commune de Paris en 1871. »

Un événement historique lillois

« Le 3 juillet 1936... Un événement que peu de personnes connaissent, quand les ouvriers de la chocolaterie-biscuiterie Delespaul-Havez ont redémarré eux-mêmes la production au bout de 28 jours de grève pour alimenter les grévistes, bien sûr au grand désespoir des patrons qui se sont sentis expropriés. »

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