Le Monde : La campagne "d'en bas" de Lutte Ouvrière à "la Peuge"
Devant les portes d'embauche, l'escabeau a été installé. Mais Nathalie Arthaud a préféré rester debout, le micro du mégaphone à la main. Dans sa parka sport blanche, son jean et ses chaussures de montagne, la porte-parole de Lutte ouvrière ne déparait pas au milieu de ses camarades ouvriers. Mercredi 24 février, la jeune professeur est venue devant l'usine Peugeot SA de Sochaux (Doubs) soutenir son camarade Michel Treppo, tête de liste régionale. Comme dans les vingt-deux autres régions, LO se présente seule pour reprendre son refrain contre le "grand patronat" et l'inutilité des élections.
Mais ici, à "la Peuge" (12 000 salariés), la musique prend un autre ton avec les menaces sur les intérimaires - "1 800 qu'on jette au bout de onze mois pour en prendre des nouveaux", raconte Michel Treppo, ouvrier, "20 ans de boîte" -, les suppressions de postes, les cadences toujours plus élevées. La camarade "Nathalie", que beaucoup voient pour la première fois, écoute, compare avec le sort des salariés de Renault Trucks ou de Total. Comprend la galère des intérimaires, "la nouvelle variable d'ajustement". "Sauf que le loyer, il est pas variable", ajoute-t-elle.
Les "camarades" l'approchent, presque timides, lui racontent l'ambiance. Kadour Djerouat, syndicaliste CGT, lui parle de ce "PDG qui gagne 6 000 euros par jour" quand lui en touche 1 300 par mois. "La gauche caviar d'Aubry, j'en veux pas ! Plutôt me couper la main que de mettre un bulletin dans l'urne pour eux", lance-t-il. "C'est pas dans l'isoloir que je pourrai obtenir quelque chose", surenchérit Michel Chairoli, ouvrier mécanique. Il vient de raconter comment les femmes de son atelier s'étaient bâillonnées pour protester contre un chef qui voulait les empêcher de bavarder.
Militants dans l'usine
Ici, Lutte ouvrière a ses traditions, une vingtaine de militants dans l'usine, quand les autres forces de gauche n'y ont plus personne, et publie "une feuille de boîte" hebdomadaire. Et dans les communes alentour, ses candidats font des scores. Alors, à l'aise, Nathalie Arthaud harangue, toujours avec cette même colère contenue dans la voix, si reconnaissable chez Arlette Laguiller, mais avec un léger accent du Rhône et un discours qui a gagné en assurance. "L'enjeu des régionales, ce n'est pas de savoir qui de la gauche ou de la droite va diriger la région : ça ne nous intéresse absolument pas !", claironne-t-elle.
Face à ces patrons "pas gênés de faire les caisses de l'Etat et continuer à presser les travailleurs", c'est "d'en bas" que peuvent naître la révolte et l'espoir : "Leur machine à profits, comme leurs usines, c'est nous qui les faisons tourner. Notre force, c'est notre nombre, et c'est ça qu'on veut réaffirmer dans ces élections", martèle encore la patronne de LO. La troupe acquiesce, applaudit. Rendez-vous est donné le soir même pour le meeting à Dijon.
Sylvia Zappi